jeudi 4 mai 2017

Influences politiques sur la médecine chinoise de 1945 à 1963 : une médecine politique ?



Rédigé par : Berger Nicolas

Objectifs :

Dans cet essai nous envisagerons le développement de la médecine chinoise vis-à-vis de ses relations avec le PCC (son idéologie, sa politique, son institutionnalisation) au cours des différentes périodes comprises entre 1945 et 1963.
Nous tenterons de traduire au moyen d’une chronologique comparative puis d’une analyse thématique, les rapports mutuels qu’ont entretenues la politique et la médecine chinoise afin de déterminer la singularité de son développement en s’interrogeant sur la qualification de « médecine politique ».

Une singularité ?

Medicine in China : a hystory of idea ,  : « l’acceptation ou le rejet des pathologies [comme pouvant appartenir à tel ou tel groupe] a rarement été indépendant des facteurs socioéconomiques et sociologiques , qu’il l’ait consciemment considéré ou non »
Paul Unshuld note avec pertinence l’implication des facteurs socio-économiques et sociologiques dans l’organisation de la théorie médicale chinoise. Cette réflexion, n’est pas seulement valable pour l’analyse de l’évolution de cette pratique de santé, mais peut aussi s’appliquer à l’histoire médicale dans son ensemble. Comment alors aborder sous un angle singulier l’histoire de la médecine chinoise ?
Il apparaît que s’interroger sur l’influence de la politique s’avère être une possibilité de réflexion nouvelle permettant de dégager un aspect caractéristique de l’évolution de ce système médical. C’est ainsi que Kim Taylor dans Chinese medicine in early communist China, 1945-1963 s’intéresse à la problématique de la politisation de la médecine Chinoise.

Comment caractériser une médecine politique ? La singularité de la médecine chinoise


Dans son ouvrage, Taylor décrit les caractéristiques d’une médecine politique et compare ainsi le développement de la médecine occidentale et de la médecine chinoise. Elle distingue deux éléments particuliers :

La position marginale :

Elle définit comme « centrale » la médecine occidentale opposée à la médecine chinoise, qu’elle qualifie de « marginale » montrant ainsi l’aptitude de cette dernière à se développer aux limites d’un système étatique et de fait malléable et adaptable aux impératifs (idéologiques ou logistiques) de celui-ci.

La place de l’idéologie

Elle met également en évidence la présence de l’Idéologie communiste dans le développement des théories médicales chinoise. Elle insiste sur le fait que bien que la médecine occidentale se soit elle aussi développée grâce à l’appui du gouvernement et de l’Etat, (notamment dans sa phase ou elle est passée de médecine holistique à médecine de laboratoire) on note l’absence d’influences significatives d’une idéologie politique sur son développement théorique.

Contexte historique du développement de le médecine chinoise 


En contextualisant sa réflexion autour des différentes époques du développement du PCC, elle étend la notion de politique aux ambitions révolutionnaires du PCC et rend compte des étapes qui ont conduit à l’intégration de la médecine chinoise à un système de santé national. La médecine chinoise s’est selon elle politisée car elle fut utile et conforme à l’idéologie du Parti. Elle remplissait les critères d’une médecine de « la révolution », faisant montre d’une capacité d’adaptation dans son application (faible coût, efficace, applicable dans des conditions de grandes restrictions) et dans son évolution théorique tout en demeurant capable de se conformer aux orientations idéologiques du parti.

Les 3 phases : slogans une intention politique à interpréter

Le développement de la médecine chinoise, à l’époque contemporaine, fut étroitement lié aux interventions de Mao. A plusieurs reprises il prit position sur la question du développement de la médecine chinoise. Dans la première phase de 1945 à 1950, ce sont les médecins eux-mêmes qui interprétèrent les directives du Grand Timonier. A Partir de 1950, différents organes, à l’instar du ministère de la santé, assumèrent la charge intermédiaire de l’interprétation, puis de la mise en place de mesures pratiques.
C’est ainsi que fut, par le biais de différents slogans, orienté le développement de la médecine chinoise.
1.      1945-50 : la coopération des médecines chinoises et occidentales中西医合作 :
2.      1950-8 : L’unification des médecines chinoises et occidentales中西医 团结 :
-        1950-3 : La médecine chinoise étudie la médecine occidentale 中医学习西医
-        1954-8 : La médecine occidentale étudie la médecine chinoise西医学习中医
3.      1958-présent : l’intégration des médecines chinoises et occidentales : 中西医结合

 

La place de l’idéologie politique :

Dans la médecine chinoise : l’idéologie communiste appliquée à la médecine chinoise:

Selon l’analyse de Kim Taylor, un des éléments qui nous permet de caractériser la médecine chinoise comme une médecine politique, réside dans la part que tient l’idéologie communiste dans le développement de la théorie de la médecine chinoise.

Le diagnostic différentiel : 辨证论治 : Le « pivot » de la Médecine traditionnelle chinoise :

Mao :« Etudier l’ancien mais ne pas rester bloqué dans le vieux. »

De par la pression historique, il apparaissait nécessaire pour les médecins chinois de démontrer que la médecine chinoise tout en conservant ses caractéristiques primaires, était capable de se moderniser et de contribuer à l’apport d’une médecine mondiale. Les études tentaient d’abandonner les vieux principes théoriques pour concentrer leurs diagnostics sur des méthodes d’investigations de médecine occidentale. La théorie des bian zheng (cf note 2) offrait ainsi une réponse en s’établissant comme une continuation et une transformation, tout en respectant les orientations idéologiques du parti.

La dimension idéologique au travers de l’analyse de Volker Scheid


Scheid décrit le 辨证论治 le traitement par les syndromes : comme « le pivot de la médecine chinoise moderne » dans le sens : «  le diagnostic différentiel permet de catégoriser à la manière des sciences médicales occidentales, promulguer une solution au problème d’intégration des médecines, d’établir une connexion entre l’héritage culturel et le politiquement correct (moderne, systématique et dialectique ) et permet de rendre le système médical chinois adaptable à un système de formation institutionalisé. »

L’influence de la politique dans le processus de scientifisation

Le choix des sciences politiquement acceptables : une influence sur le développement de la médecine : les théories scientifiques soviétiques


La médecine chinoise , au travers des différentes phases de son développement, a été confrontée à la science. Une science prise dans son acception idéologique, maoïste, faisant référence à la mise en place de mesures plus modernes : l’introduction de l’hygiène, de l’anatomie …  que l’on retrouve à la base de la pratique de « la nouvelle acupuncture »新针灸学.
Selon les périodes, les théories scientifiques ont été utilisées pour tenter de comprendre les effets de l’acupuncture. Cependant, nous pouvons constater les influences de l’idéologie dans la sélection de théories scientifiques politiquement correctes.
Nous pouvons pour illustrer ce propos, analyser la place des sciences soviétiques, comme la théorie de Pavlov sur le système nerveux, (cf.note 3 l’acupuncture expliquée par lathéorie de Pavlov) dans la tentative d’explication des mécanismes de l’acupuncture, au détriment des théories scientifiques américaines (à cette époque les recherches sur les pathologies cellulaires) pour affirmer le phénomène de politisation de la science.

L’action politique comme facteur d’influence sur le monde scientifique et sur l’étatisation de la médecine chinoise


N’accréditer la reconnaissance scientifique de la médecine chinoise qu’à l’action politique du PCC serait nier l’efficacité réelle et démontrée de celle-ci. Néanmoins, il serait dommageable de ne pas considérer les effets d’une institution totalitaire sur la mise en pratique des techniques médicales chinoises dans un système de santé national, et l’impact sur la reconnaissance d’une considération forcée au sein de l’univers scientifique.

Changement de nomenclature et d’organisations théoriques pour rendre la médecine chinoise compatible avec les services hospitaliers occidentaux :


Nous avons déjà montré au travers de l’analyse de l’apparition du diagnostic différentiel que l’idéologie s’était rendu malléable au point d’influencer la théorie médicale. Il apparaît que celle-ci à pris au moins une autre forme, plus concrète dans l’agencement de la pratique de la médecine chinoise.
Il existait déjà une catégorisation de certaines zones de maladies. Donnons pour être concis un seul exemple : celui des maladies du poumons 肺病. A la différence de ce classement plus précoce, le classement systématique apparaît avec l’institutionnalisation de la médecine et de sa pratique au travers de l’intention politique de voir naître un système de santé unique.
C’est ainsi que sous l’action d’une volonté politique, la médecine chinoise a changée ses paradigmes et a adopté, dans le souci de s’intégrer à la pratique médicale occidentale, les catégories de spécifications pathologiques. Rognant ainsi la tradition holistique de son système et changeant la forme même de son application clinique.
Cette catégorisation s’est à l’origine basée sur la création de cinq départements
-      -   Neike 内科
-      -   Waike  外科
-      -    Fuke妇科
-       -   Zhenjiu 针灸
-       -   Zhongyao中药
La terminologie, traduisible dans ce contexte par le suffixe latin « logie », démontre un désir de scientifisation et de systématisation par spécialité.

L’intrusion de la politique dans le système médical : « corriger l’idéologie des scientifiques » faire accepter la médecine chinoise.


Cette phase de développement de la médecine chinoise qui intervient durant la période 1954-58 : La médecine occidentale étudie la médecine chinoise西医学习中医 résulte d’une double volonté politique. La première marquée par le désir « d’éradiquer leurs [médecins occidentaux] barrières idéologiques et les « inciter » à étudier avec enthousiasme leur héritage culturel maternel ». La seconde par la volonté de faire accepter au monde des scientifiques occidentaux la valeur de la médecine chinoise dans le but de créer un nouvelle médecine unifiée alliant les deux systèmes.
Cette volonté politique se concrétise de deux manières :
-        Le 4 juin 1954 avec la création d’une « Académie de recherche médicale » ayant pour vocation d’être « un organe de recherche de médecine chinoise… » qui sera composé d’étudiants ayant complété un cursus de 5 années en médecine occidentale, et vise à « étudier systématiquement, maîtriser parfaitement, organiser et développer »
-        la création des quatre premières académies de MTC, ayant pour vocation de former les praticiens dans le but de constituer un corps médical de thérapeutes spécialisés en médecine chinoise.

Conclusion :


Il serait erroné d’affirmer que la médecine chinoise fut développée par le PCC au regard de sa seule valeur médicale. Elle fut soumise à une volonté de contrôle de ses praticiens et de sa pratique, à sa valorisation idéologique à différentes périodes et a dû évoluer selon la valeur lui étant accordée. Paradoxalement, c’est dans ce contexte qu’elle prit forme et s’institutionalisa, au point de n’évoluer que rarement par elle-même (avec une intention spontanée de ses praticiens) mais toujours sous l’impulsions des directives de l 'état.
Certain conçoivent l’institutionnalisation de la médecine chinoise comme une perte de son essence, d’autre au contraire, argumentent en faveur du PCC, le considérant comme un sauveur de cette pratique médicale. Cette vision dualiste concernant le développement de la médecine chinoise est en réalité réductrice.  

Il faut, je crois, considérer que l’influence politique, bien que marquée, fut la condition sine qua non à l’évolution de la médecine chinoise.  Ce fut la possibilité de confronter sur un pied d’égalité une pratique médicale traditionnelle et les méthodes scientifiques. Les résultats de cette évolution doivent ainsi être considérés comme la confrontation d’un système médical au départ traditionnel, à la réalité et à l’objectivité de la science. Les résultats obtenus par ailleurs, peuvent être compris comme les fruits d’une adaptation de cette pratique médicale, créant un système de santé unique, pouvant aujourd’hui assumer le rôle d’une médecine d’Etat.

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