lundi 24 avril 2017

Essai final: La Chine est-elle "devenue capitaliste"?



Touron Sophie
                                   

Sujet : La Chine est-elle « devenue capitaliste »?


Au regard du statut économique de la Chine et de sa puissance, on peut dire que le pays a connu une brusque évolution sur le plan politique et économique, surtout depuis l’ouverture au monde de son économie en 1978 par Deng Xiaoping,  deux ans après la mort de Mao Zedong. Le succès de cette réadaptation à l’économie mondiale s’est traduit en 2001 par l’entrée de la Chine à l’OMS. Depuis, le pays n’a eu de cesse de montrer que politique autoritariste et économie faisaient bon ménage chez elle. Néanmoins, si aujourd’hui son économie semble plus résistante aux crises économiques que traversent les pays occidentaux, la Chine, de plus en plus, suit un schéma économique quasi identique. En effet, si l’on s’en tient à la stricte définition du capitalisme, qui est un « Système économique et social qui se caractérise par la propriété privée des moyens de production et d'échange et par la recherche du profit », alors la Chine figurerait au rang des pays capitalistes. Cependant, le gouvernement chinois récuse cette appellation et lui préfère celle d’  « économie socialiste de marché ». Par ailleurs les travaux de Marie-Claire Bergère[1] et de Jean-François Huchet[2] exposent l’importance et l’actualité du sujet. Il est donc intéressant d’analyser les mécanismes qui ont conduit à ce changement de type d’économie et de comprendre à quel degré ce capitalisme d’État (ou supposé tel) dont Pékin se revendique est différent du capitalisme tel qu’on l’entend et ce qui en découle pour l’Etat chinois. Bref, existe-t-il une singularité chinoise du capitalisme ?


            Pour comprendre ce revirement radical dans la politique économique adoptée en 1978 par le Parti Communiste Chinois (PCC), il nous faut revenir quelques années auparavant, au moment du Grand Bond en Avant (1958-1960) . Il s’agissait alors de lancer le pays dans des efforts considérables de production collectiviste agricole et industrielle mobilisant la population chinoise. Ce fut une catastrophe, qu’il s’agisse du nombre de victimes humaines (entre 30 et 55 millions) ou de l’effondrement global de l’économie. Ce fiasco entacha fortement l’image du Parti et de son leader Mao et instaura la défiance de la population chinoise envers ses dirigeants. La planification de l’économie, au cœur du dogme communiste, ne pouvait donc perdurer après cet échec cuisant, et la mort de Mao permit le retour au pouvoir de personnalités politiques modérées  conscientes de la nécessité de redresser l’économie du pays. 

  C’est donc à Zhou Enlai, puis à Deng Xiaoping que la Chine doit l’adoption progressive d’une économie davantage capitaliste grâce à une politique de réforme et d’ouverture 改革开放 qui consiste à permettre la modernisation de la Chine et sa reconversion en économie socialiste de marché, sans toutefois abandonner le système autoritaire politique avec le Parti à la tête du pays. Deng Xiaoping entend mettre en place pour la Chine un modèle économique valide, c’est pourquoi il commence par une réforme dite des Quatre Modernisations (1978-1997) où la priorité est donnée à l’agriculture, l’industrie, la défense et les sciences et techniques, en permettant dans le même temps la privatisation de l’économie et favorisant l’entreprenariat. Pour cela, dès 1979, il engage la création de Zones Economiques Spéciales dans certains ports chinois pour favoriser l’arrivée d’investissements étrangers ainsi que des zones franches, pour ouvrir progressivement l’économie du pays. Ces réformes d’abord contestées ont dû surmonter les réticences des conservateurs à l’intérieur de la classe dirigeante, avant de s’accélérer dès 1997. Alors des restructurations massives d’entreprises d’État marquent une autre étape fondamentale du processus de modernisation de l’économie. Enfin, l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001, puis l’officialisation en décembre 2016 de son statut d’économie de marché, prévue lors de son entrée dans cette instance, impose la Chine parmi les économies libérales, ce qui légitime la politique économique suivie jusqu’alors au sein du Parti qui ne cherchera plus à revenir en arrière.

          Pour autant, peut-on dire que la Chine est devenue capitaliste, ou faut-il voir seulement dans son abandon de certains dogmes marxistes une opportune adaptation ? De fait, ériger la croissance économique en nouveau dogme politique avec le parti aux commandes de l’économie marque une réelle rupture. Cependant, si désormais l’axiome « Devenir riche est glorieux » semble être encouragé par la classe dirigeante et que celui-ci est pris au mot par la population parfois d’une façon  excessive et désordonnée, il n’en demeure pas moins que l’État chinois entend toujours en contrôler le processus. En effet, il intervient de façon plus ou moins discrète à divers niveaux dans l’économie, notamment lors de la crise de 2008 (plan de relance), ou lorsqu’il maintient délibérément le yuan à un taux bas pour que la monnaie officielle reste très compétitive sur le marché monétaire international, ou bien lorsqu‘il influe sur les taux d’intérêt bancaires pour favoriser les entreprises. D’autre part, dans le cadre d’une politique volontariste, certaines entreprises ont été choisies pour devenir des acteurs utiles au pays, soit qu’elles  permettent un approvisionnement en matières premières indispensables (en Afrique par exemple), soit qu’elles facilitent un positionnement stratégique (par le biais du rachat d’entreprises de technologies de pointe ou qui ont une image de marque) ou qu’elles soient des entreprises prometteuses au plan mondial. Mais, récemment, la Chine a rappelé à l’ordre certaines de ses entreprises qui investissaient sans compter à l’étranger dans l’immobilier car cela représentait une importante fuite des capitaux, sans bénéfice immédiat pour le pays. Ainsi, malgré l’apparente libéralisation de l’économie, l’Etat maintient un contrôle sur les mécanismes économiques qui pourraient perturber sa bonne marche.

           Si cet appareil d’Etat surveille toujours les moindres fluctuations économiques et veille à ce qu’aucun grain ne vienne enrayer la bonne marche de l’économie, c’est bien parce qu’au-delà des intérêts économiques, le Parti peut difficilement désormais jouer sur le registre idéologique pour trouver un écho favorable au sein de la population. En effet, ainsi qu’évoqué en amont, les années post-Mao ont été caractérisées par une certaine désillusion à l’égard de l’idéologie maoïste au vu des dégâts incontestables qui ont découlé de son application. Beaucoup de personnes en ont souffert, dont également la classe dirigeante, qui, aujourd’hui, est composée de personnalités politiques de la 2ème génération. Cette classe dirigeante a conscience que la recherche de l’aisance matérielle est un argument fédérateur qui lui assure une relative tranquillité politique. Sans oublier ses fondamentaux, le Parti a changé légèrement d’optique dans sa façon d’envisager sa relation avec la population. Ainsi ses adhérents actuels sont recrutés parmi les jeunes et des élites de la nation (nouveaux riches, étudiants brillants…). Pour autant, croire comme certains penseurs occidentaux que cette libéralisation économique pourrait engendrer un mouvement vers la démocratie paraît discutable. En effet, la place de la Chine dans l’OMC (2001) a été confortée en 2016 sans que des changements majeurs en matière de respect des Droits de l’Homme aient été consentis.

          Ainsi, on peut dire que le Parti a parié sur une transformation de ses objectifs idéologiques sans toutefois renoncer à son autoritarisme. Cet autoritarisme lui semble, d’une certaine façon, nécessaire au regard des nouveaux défis qui se présentent à lui et qui pourraient peut-être constituer une menace pour l’avenir du pays. Aussi, dans l’actuel système économique, le rôle de l’État est toujours de contrôler, de réguler et d’orienter l’économie du pays, notamment grâce aux liens étroits qui existent entre les cadres dirigeants de l’État-Parti et les dirigeants des grandes entreprises(la grande majorité des 500 premières entreprises chinoises sont des entreprises d’État [3]). Quelques traits particuliers peuvent être décrits : prééminence de l’État stratège dans la prise de décisions économiques ( barrage des Trois Gorges, nouvelles « routes de la soie » etc..),  importance accordée à des critères politiques ou sociétaux ou encore environnementaux dans les prises de décisions économiques (ambition chinoise d’assurer le leadership dans la lutte contre le réchauffement climatique, gestion de l’urbanisation croissante du pays avec parfois les dérives des villes fantômes vides ou des changements de destination de terres agricoles qui posent question, maintien d’entreprises d’État « zombies » surendettées ou en faillite[4]), façon dont la Chine assure son approvisionnement avec sa stratégie du donnant-donnant (d’après Jean-Yves Carfantan[5] le pays semble se vouloir moins prédateur que les « impérialistes » ou les « néocolonialistes ») ou même enfin l’existence d’un soft power qui par diverses voies loue le modèle chinois.

          Pourtant, ces mêmes traits suggèrent que l’État chinois, pragmatique, s’est largement inspiré de modèles antérieurs. Plusieurs exemples peuvent être trouvés, ailleurs, du rôle de l’État stratège : nous pouvons évoquer notamment le rôle de l’État français dans le développement du maillage ferroviaire du pays, celui des États-Unis avec la politique de grands travaux du New Deal ou enfin à la Planification mise en place après guerre pour assurer la Reconstruction puis le développement économique de la France. Par ailleurs, l’utilisation de la puissance économique au service d’ambitions géopolitiques n’est pas nouvelle : ce fut le cas lors de la création du système monétaire de Bretton Woods et de l’accord commercial du GATT à la fin de la guerre qui assurèrent la domination économique des ÉU dès la seconde moitié du XX°siècle. De même, les grands travaux voulus par F.D Roosevelt avaient pour but la résorption du chômage. D’autre part, la remarquable proximité des dirigeants politiques et économiques existe depuis longtemps dans notre pays (l’exemple des hauts fonctionnaires qui gagnent aujourd’hui le secteur privé est connu). Par ailleurs, la promotion de l’échange international plus équitable existe aussi dans l’UE (les divers accords de Lomé qui organisent les échanges avec la zone ACP). Enfin, l’Alliance française ou le Goethe Institut ont un rôle identique à celui des Instituts Confucius.

            Il paraît donc bien difficile de conceptualiser et donc de nommer l’actuel système économique chinois. L’unique démarcation entre ces types d’économies assez proches et dont les différences semblent s’atténuer au fur et à mesure semble tenir davantage de l’ordre politique et social que du seul domaine économique et financier puisque ainsi que nous l’avons abordé tout au long de cette étude (en reprenant les hypothèses de Marie-Claire Bergère[6]), le gouvernement de Pékin surveille de près toute libéralisation économique trop poussée qui pourrait entraîner selon lui, non sans fondements, à une évolution des mentalités et par conséquent un rejet du système politique global voire à susciter l’irruption d’une nouvelle révolution. Néanmoins, il semble que l’avenir le plus probable soit l’affirmation du système économique actuel chinois très proche de ce que l’on a longtemps nommé une économie mixte où cohabitent de grandes entreprises  privées  mais aussi le poids déterminant de l’État.



[1] Marie-Claire Bergère, Chine : le nouveau capitalisme d’État, Paris, Fayard, 2013.
[2] Jean François Huchet, « China Inc » : forces et limites de l’influence économique de la Chine. Hérodote-Revue de géographie et de géopolitique, Elsevier Masson/La Découverte, 2013, Économie et géopolitique, 2013/2014 (151), pp.164-185.
[3] Émilie Frenkiel,« La Chine n’est pas (encore) en crise. Entretien avec Jean-François Huchet », La vie des idées.fr, le 28 août 2015.
[4] Simon Leplâtre, « Les entreprises zombies hantent la Chine », Le Monde, Éco&Entreprise, 16 mars 2017, page 2.
[5] Jean-Yves Carfantan, Le défi chinois, Les nouvelles stratégies d’un géant, Le Seuil, 2014.
[6] Marie-Claire Bergère, op-cit, pages 19-20.

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