vendredi 8 avril 2016

Notes sur le film 变脸 "Le Roi des Masques"

Le Roi des Masques 

Titre original: 变脸 Bian Lian 
Réalisateur : Wu Tianming 吴天明
Scénariste : Wei Minlung d'après une nouvelle de Chan Mankwai
Année : 1995
Durée : 1h44
 Genre : comédie dramatique


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Résumé

En Chine, dans les années trente, Un vieil homme descend le Yang Tsé sur sa modeste embarcation qui lui sert de demeure. Wang est le Roi des Masques. De village en village, accompagné de son singe « Général » il déroule son spectacle de transformation sur les places publiques ou il émerveille les chinois de tous ages. Son visage change de couleur et d’expressions au moyen de masques de soie qui se succèdent avec une agilité et une vitesse hallucinantes.

Son plus fidèle spectateur est Maître Liang un comédien lui aussi itinérant. Celui-ci l’engage vivement à engager un enfant a qui il pourrait transmettre son savoir faire; car le vieux Wang n’a pas de descendant et à sa mort, c’est tout un art du spectacle qui va disparaître. Les paysans misérables du Sichuan vendent fréquemment leurs enfants pour quelques dollars car ils ne peuvent les nourrir tous. Wang finit par en acquérir un auprès d’un négociant.

L’histoire pourrait être celle de l’affection naissante chez un vieil homme pour son petit fils adoptif Gouwa, à qui il apprend les techniques du spectacle et tout simplement la vie. Mais plusieurs malheurs s’abattent sur nos héros. Gouwa se révèle être une fille à la grande déception de son maître qui ne veut pas de fille pour lui succéder et qui a été grugé par son revendeur d’enfant. Pour elle Wang se retrouvera dans la misère après un incendie involontaire détruisant son embarcation et tout son matériel. Plus tard Gouwa se retrouvera dans les griffes de son ancien vendeur qui accusera Wang de vol d’enfant.

Mais l’amour de Gouwa pour son grand père adoptif est tel que tous deux se sortiront des embûches et se retrouveront. Wang finira par reconnaître Gouwa comme digne héritière de son art.

La condition féminine dans la Chine des années trente.

Le thème nous accompagne tout au long du film qui dévoile une grande misère frappant les filles dans les milieux populaires. Pour les parents, ce sont des poids morts et inutiles dont ils faut se débarrasser, même à vil prix. Dans le milieu du spectacle, la tradition veut que l’on transmette son art exclusivement à un garçon. Chez les comédiens c’est un homme, le célèbre Maître Liang qui incarne une princesse Chinoise. Avec ce dernier, Wei min lung rend ainsi hommage à Mei Lanfang qui fut en son temps le plus célèbre comédien chinois ayant interprété toute sa vie des rôle féminins. Cette situation est typiquement Chinoise. En Occident au XVII siècle, déjà, les femmes exerçaient la comédie. Armande Béjart l’inspiratrice et la femme de Molière en est le symbole le plus facile à évoquer elle fut célèbre et vivait aisément de son art bien avant de rencontrer son illustre mari. La Femme en Chine se voyait donc dépossédée de la représentation de son propre corps. Mais revenons au vieux Wang cherchant un élève mâle et se trouvant ainsi assailli par des paysans qui veulent lui donner des nouveaux nés filles qu’ils ne veulent pas nourrir. Wang sera victime d’un revendeur d’enfant peu scrupuleux qui a travesti une fillette en garçon. La petite Gouwa va le séduire par son affection, sa prévenance, accomplissant les taches ménagères, réalisant des numéros de contorsionniste sous sa direction, devenant peu à peu sa collaboratrice. La condition féminine en Asie avait déjà été brillement traitée en 1993 par le vietnamien Tran anh Hung L’odeur de la papaye verte  . On y suit une jeune fille, depuis l’enfance jusqu’au mariage. On y dresse le constat de l’obligation pour elle de se plier à l’autorité des hommes qu’elle côtoie. D’abord son père, plus tard son mari et pour les mêmes raisons : sous couvert de l’aimer, lui imposer toutes les tâches ménagères. Ainsi, la petite Gouwa de notre film commence-t-elle par brosser le pont de la barque et faire la cuisine. Plus tard, elle sauvera son maître et méritera d'apprendre le métier des masques.


La transmission des traditions et l’angoisse de la perte d’identité.

Le Maître cherche un successeur mâle pour transmettre son art car il se fait vieux. La peur de voir son savoir faire disparaître et plus forte celle de sa propre mort. Le riche Comédien s’incarne en mécène du vieux Wang et le fait sortir de prison pour que le Roi de masques vive et que survive son art. La transmission de la tradition est un devoir fondamental chez tous les peuples de la péninsule asiatique, à l’image de l’Autel des ancêtres présent dans tous les famille dans le domicile ou le lieu de travail.

Le devoir de transmission renvoie à une angoisse de la perte de son identité. Il est donc omniprésent dans le cinéma chinois y compris dans les films les plus récents.

Car ce thème fait l’objet d’une actualité de plus en plus brûlante. La Chine moderne dans sa conquête commerciale de l’Occident mais aussi du mode de vie qui l’accompagne, ne serait elle pas en train d’oublier sa propre culture ? Dans  Le Promeneur d’Oiseau «夜莺», film franco chinois de 2014, Philippe Muyi mets en scène un road movie d’une semaine ou un vieux chinois emmène à son village natal, à travers une campagne somptueuse sa petite fille qu’il ne connaît pas. Celle-ci, élevée dans le luxe à l’Occidentale, va devoir, faute de batterie, renoncer à se plonger dans sa tablette et son portable pour découvrir son Grand-Père et l’histoire de sa famille.

En 2015,  Au delà des montagnes « 山河故人», le film de Jia Zhang-ke 贾樟柯 est tout aussi révélateur de cette quête des origines. C’est une saga de trois personnages dans la Chine moderne qui s’étale sur vingt-cinq ans. On y voit un jeune chinois, que son père a façonné dans l’obsession de la réussite financière, qui exclusivement anglophone, expatrié en Australie, ne parle plus le chinois, et demande des compte à ses parents car il a perdu ses racines chinoises et ne sait plus qui il est. 


N'oublie pas qui tu es : Du Roi des Masques au Roi des Singes.

Les références au bouddhisme nous accompagnent tout au long de ce film, depuis le Bouddha géant de Leshan où Wang vient faire sa prière, en passant par la consultation du moine dans le temple au sujet de sa quête d'un fils, jusqu'à sa douleur de n'avoir point trouvé de descendant qu'il exprime dans la prison où il parle de son mauvais karma. Wei Minlung nous propose avec le Roi des masques une réincarnation charnelle du Roi des Singes. Le scénariste qui plaide pour la conservation des traditions ne pouvait pas faire l'impasse sur le personnage le plus flamboyant de la mythologie chinoise. Facétieux, malin, entraîné dans les aventures les plus rocambolesques, victime de son exubérance, il tombe dans des pièges divers mais s'en sort toujours victorieux grâce à une ruse ou une pirouette. Le Roi des Singes est en bonne place dans la collection de masques de Maître Wang. Son costume est taillé pour lui, sur mesure.



Florie HERAUD
LLCER 3 Chinois

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