jeudi 7 avril 2016

Le Roi des Masques

Le film qui fait l'objet de la présente analyse est 变脸, bianlian, le Roi des masques :
1.1. Le réalisateur
吴天明, Wu Tianming
Il est né le 19 octobre 1939 dans le Shaanxi, mort le 4 mars 2014, est réalisateur et producteur. Il est le fils d'un responsable local du parti communiste chinois qui fut emprisonné pendant la Révolution culturelle. Peu engagé à l'époque, lui-même échappe aux persécutions. C'est lui qui donne sa chance à Zhang Yimou que nous connaissons bien maintenant. Alors qu'il n'était pas acteur, il obtient le premier prix du meilleur acteur et de la meilleure réalisation au festival de Tokyo et propulse le cinéma chinois sur la scène internationale.
Plus tard, 吴天明 menacé par la censure, s'exilera aux États-Unis pendant 8 ans. En 1994 il revient en Chine où il tourne le « Roi des masques », qui remporte un succès international.
Il tourne également une série télévisée avec des personnages qui luttent contre la corruption, certains épisodes ne passeront pas le cap de la censure.
Plus tard, il tournera un film sur la réussite d'un petit entrepreneur chinois, pour lequel il lui sera reproché moins de nuances, et sera dénoncé par la critique internationale comme une concession au pouvoir en place.
1.2. Les acteurs
Zhu Xu : Wang
Zhou Renying : Gouwa
Zhao Zhigang : Li
1.3. Filmographie
  • 1979 : Le sanglot de la vie (生活的颤音, Shenghuo de chanyin) avec Teng Wenji
  • 1980 : Une seule famille (亲缘, Qin yuan) avec Teng Wenji
  • 1984 : La rivière sans balises (没有航标的河流, Mei you hangbiao de heliu)
  • 1984 : La vie (人生, Rensheng)
  • 1986 : Le Vieux puits (老井, Lao jing) d'après le roman de Zheng Yi.
  • 1996 : Le Roi des masques (变脸, Bian Lian)
  • 1998 : Visage noir (黑脸, Heilian), Téléfilm
  • 1998 : Amour profond (非常爱情, Feichang aiqing)
  • 2002 : C.E.O. (首席执行官, Shouxi zhixingguan)
  • 2013 : Song of the Phoenix (百鸟朝凤, bai niao chao feng)
(Source wikipédia)

2. Histoire

L'histoire se déroule en Chine, dans le Sichuan, sans doute dans les années 1930 car quelques voitures circulent dans les rues ; de plus certains costumes révèlent une mode vestimentaire européenne des années modernes.
Le personnage central est un homme qui commence à être âgé. Bian Lian Wang, c'est un amuseur de rue, ou plus exactement un artiste de rue comme nous le découvrons un peu plus tard. Il vit sur un bateau et se rend sur les places publiques, vêtu de sa grande robe noire, avec Général le petit singe sur son épaule, la boîte de ses accessoires sur le dos et le parapluie orange au dessus de leurs têtes. Il vit de son art, il change de visage, de masques, à la vitesse de l'éclair sans que l'on puisse deviner comment. Le spectacle tient de la magie. Il est beau parleur, s'exprime au moyen des dictons et de paroles imagées.
Dès le début du film un lien se tisse entre maître Liang, le très apprécié, même vénéré, acteur d'opéra, et le Roi des masques. C'est autour d'une tasse de thé que Bian Lian Wang lui fait part de son regret : comme la règle ancestrale l'exige, seul à un garçon, un fils, le secret de son savoir pourrait être transmis. Il achète une statuette pour la prier de lui obtenir fils.
Ainsi, il part dans des rues étroites et sombres où l'on devine une grande pauvreté, les enfants y sont vendus pour une bouchée de pain, surtout les petites filles ; on en connaît les raisons. Les filles en Chine, étaient vouées à servir la famille de leur époux, alors les nourrir, surtout dans les familles simples, était considéré comme un investissement perdu. Une forte misère également pouvait pousser les mères à cette extrémité.
Au moment où il abandonne l'espoir de trouver un petit garçon à adopter, une voix d'enfant qui l'appelle Yeye, grand-père, lui fait faire volte-face.
L'homme et l'enfant baptisé Gouwa, s'adoptent avec bonheur. On devine tout de suite que l'enfant n'est pas un petit garçon, mais le grand père ne s'en rend pas compte immédiatement. Malade, il la soigne, même si c'est au prix de vendre un bien cher, pour acheter la concoction qui la guérira. Il a déjà perdu un fils autrefois. Quand il apprendra la supercherie, Gouwa est une fille, il lui donnera une bourse d'argent pour qu'elle parte. La petite fille ne veut pas être abandonnée par la seule personne qui a eu de l'affection pour elle, et elle se jette à l'eau pour rejoindre l'embarcation de son grand-père qui s'éloigne. Wang saute à son tour pour la sauver de la noyade. Elle ne doit plus l'appeler yeye , ce sera laoban, 老板, patron, et il n'est plus question de lui transmettre le secret de son art. Il lui apprend donc des tours de cirque pour qu'elle travaille à ses côtés.
S'ensuit la réconciliation. Elle fait des tours sur la place publique avec Wang, astique le bateau, prépare les repas, lui gratte le dos ; lui l'amène au théâtre où excelle maître Liang. L'affection qu'ils se portent rend le bonheur au vieil homme et à la petite fille.
Fait presque anodin, un petit garçon Tianci «Don du Ciel», perd ses parents lors de la représentation de l'opéra. Gouwa seule sur le bateau joue avec les masques de Wang et fait brûler tout le bateau-maison alors qu'elle regarde un masque à la lueur de la flamme de la lampe, en l'absence de Wang.
Elle s'enfuit et reste seule dans les rues. Elle est ramassée par un voleur d'enfants et rejoint dans le grenier d'une maison le petit Tianci, qui s'était perdu et était gardé prisonnier. Gouwa l'entraînera dans sa fuite par les toits pendant que leurs ravisseurs s'enivrent.
Quand elle s'aperçoit, grâce à son « petit bec verseur de la théière », que Tianci est un petit garçon, elle le conduit sur le bateau de son grand-père et s'en va. Wang prend l'arrivée de cet enfant comme un don du ciel, une réponse à ses prières et à la prédiction d'une prêtresse.
La chance semble lui sourire à nouveau. En fait le film semble construit sur cette succession alternée de grands bonheurs et de grandes peines. qui conduit le spectateur en même que les personnages à des émotions allant du sourire aux yeux humides !
Wang, accusé de l'enlèvement de Tianci est jeté en prison. Les policiers en profitent pour lui mettre sur le dos tous les enlèvements survenus depuis quelques temps. Battu, il signe sa culpabilité, et est condamné à mort. Gouwa tente de le sauver en vain. Gouwa menace alors de se tuer devant les policiers qui, finalement touchés, vont libérer le vieux Wang. Quand il découvre que c'est à Gouwa qu'il doit sa liberté et sa vie, il part à sa recherche. Le dénouement vous mouille encore un peu les yeux, ou dépose de la buée sur vos lunettes. Le savoir de Bian Lian Wang ne sera pas perdu à jamais, il le transmettra à la petite fille qui exerce magnifiquement son talent. La complicité et l'affection réciproque sont retrouvées. Le dénouement est heureux comme dans les contes.

3. Remarques personnelles

Le décor semble toujours réduit au minimum, un certain dénuement règne. On peut penser à des décors de théâtre. Les scènes sont souvent tournées le soir, ou la nuit. Il y a peu de lumière naturelle du jour ou du soleil. Elle est remplacée par exemple par celle des lampions rouges, qui, dans une scène éclairent le visage de Wang de façon surnaturelle quand le dernier masque tombe ou bien par celle des pétards et des feux d'artifices la nuit. Ces jeux de lumière contribuent à placer le film dans une atmosphère particulière entre douceur et crainte ; enfin, les lampes à huile, bien sûr celle de la barque de Wang, celle-là même qui provoquera l'incendie.
Ces différentes sources de lumière ajoutent à l'atmosphère faussement paisible, faussement joyeuse, par exemple Tianci perd ses parents pendant le spectacle, ajoute à l'atmosphère irréelle, comme la Bodhisattva, les masques.
Les événements comme les lumières se succèdent, alternant joies et peines. Cela m'a fait penser à cette petite histoire parfois attribuée à Laozi du vieil homme et d'où l'on tire cet enseignement : 福兮祸之所伏,祸兮福之所倚, que l'on peut traduire littéralement par « le bonheur et le malheur sont étroitement liés ».
Les scènes sont essentiellement tournées avec de gros plans, parfois même comme des petites parties d'un puzzle, qui mettent un peu de confusion sur l'enchaînement des événements qui semblent se chevaucher.
Le film met l'accent sur la précarité de la vie des enfants, qui fait penser à celle qui pouvait exister en France au début du 19ème siècle, et qui inspira la mise en place des premiers orphelinats. Peut-être également un clin d’œil sur l’ambiguïté de l'acteur d'opéra, bien que nous sachions que le métier d'acteur à l'opéra était réservé aux hommes, tout comme le secret de Wang. Maître Liang en dehors de la scène, en costume de soirée présente une image très efféminée de sa personne. Est-il possible que cela soit une forme d'appel à la reconnaissance de cette ambiguïté androgyne ?

4. Techniques cinématographiques

Suite à une recherche sur les techniques cinématographiques utilisées dans le film [1], voici ce que nous pouvons dire sur les plans généraux.
Habituellement, un plan général montre d'abord l’ensemble du décor pour bien le situer, d’autres plans plus serrés conduisent à concentrer l’attention du public sur un groupe de personnages, puis sur le personnage le plus important du récit. [2]
Avec ce film, à plusieurs reprises, nous constatons que le réalisateur a bouleversé l'ordre des scènes. C'est une spécificité de ce film.
Par exemple, quand Wang découvre avec fureur que son nouveau petit-fils Gouwa est en réalité une fille, il lui donne un peu d'argent et l'abandonne sur la berge. Gouwa court sur la berge et se jette dans la rivière pour essayer de rejoindre la barque. Voyant cela, Wang se jette à l'eau pour la sauver da la noyade.
À 32:48, alors que Wang réussit à ramener Gouwa à terre, on entend tout à coup un chant puis, sur les galets, des pieds en gros plan qui surgissent de nulle part. Avant qu'on comprenne qu'il s'agit de haleurs tirant quelque embarcation, la caméra se déplace, élargit le champ, et l'on découvre 20 secondes plus tard Wang et Gouwa qui repartent sur leur barque.
L'effet est d'autant plus saisissant que le chant des haleurs a commencé alors qu'on voit encore Wang sortir de l'eau avec Gouwa, laissant croire qu'il s'agit de scènes simultanées. En réalité, la scène des haleurs s'est déroulée beaucoup plus tard : Gouwa courait sur un quai en béton, alors que les haleurs étaient loin de la ville, sur des galets.
Si cette observation était unique, on pourrait y voir une erreur du réalisateur. Il n'en est rien.
Une autre fois, à 55:39, on voit un Wang abattu par l'incendie du bateau provoqué par Gouwa et, à 55:45, on voit celle-ci pleurant en silence, les mains sur la bouche.
Les deux scènes sont si proches que les spectateurs pourraient penser que Gouwa pleurait à côté de Wang, il n'en est rien. L'instant d'après, la caméra élargit son champ et montre qu'en réalité Wang et le bateau sont loin, alors que Gouwa est cachée au loin.
Par quelques coups de ciseaux, le réalisateur place Wang et Gouwa si proches et, l'instant d'après, une vue panoramique les montre en réalité si loin. La relation entre le vieil homme et l'enfant est illustrée à merveille.
Une autre fois, c'est la nuit, Gouwa et le petit Tianci se sont réfugiés dans un vieux temple. Alors qu'on voit (1:05:26) encore un serpent onduler dans le temple, on entend la voix de Gouwa (1:05:32) qui calme Tianci. Les téléspectateurs ne seront rassurés que lorsque la caméra s'éloigne progressivement, montrant que le serpent est en réalité loin des deux enfants.

5. Conclusion

La conception du film est originale, quitte à bousculer un peu la routine du téléspectateur. En tant que spectatrice, je n'ai saisi que vaguement et inconsciemment que certains passages se chevauchaient, et étaient construits contre toute logique. Il est plein de magie, d'émotions. Le sujet traité est unique. J'ai aimé le regarder en version originale, car les dialogues simples en permettent la compréhension, et nous permet de rester au plus proche des personnages ; Il peut séduire tous les publics, et apporteront aux amoureux de la Chine des détails intéressants de la vie en Chine. Comme l'opéra chinois en particulier, qui est un art merveilleux, mystérieux, réservé. Un monde à part, tout comme celui des masques de Wang. Les acteurs sont magnifiques dans leur rôle respectif, on vibre avec eux à tous les instants importants du film.

Bibliographie



Chantal Haghebaert-Duwald

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