vendredi 8 avril 2016

LE ROI DES MASQUES


Le Roi des Masques de Wu Tianming, 1996
Zhu Xu, Zhang Zhigang, Zhou Renying


     Récompensé à de nombreuses reprises dont celui du meilleur film en 1997 au Festival de Venise, Le Roi des Masques de Wu Tianming, est un extraordinaire voyage dans la Chine du début du XXème siècle. L’histoire se situe dans la province du Sichuan, dans une Chine en période troublée, inquiète et pauvre. Le vieux Wang,  gardien d’une tradition chinoise, un vieil artiste montreur de masques , recherchant un héritier mâle pour perpétuer  son art ancestral. Son éthique lui refuse de partager son art des masques à quiconque. Dans la tradition des artistes de l’opéra chinois, seul un homme peut apprendre les secrets de cet art et c’est dans cette logique que le roi des masques cherche un petit garçon qui pourrait lui succéder.  C’est ainsi que parmi de nombreuses filles qui attendaient d’être vendues, il fit la connaissance d’un petit garçon, Gouwa.
    
    Le Roi des Masques est une histoire simple et belle. La quête de ce vieux saltimbanque pour trouver un héritier mâle était quelque chose de commun pour l’époque. 
Dans une Chine où le poids écrasant de la tradition n’accorde presque pas de place au genre féminin, seul un descendant de sexe masculin était digne de recevoir l’héritage  du Roi des Masques.
Loin d’être un un banal film historique, le film renvoie à la la situation politique et sociale de la Chine des années 30. Le Roi des Masques nous montre le climat social de l’époque dans tout ce qu’il a de plus cruel, allant des inégalités sociales considérables rencontrées dans les villes, jusqu’au commerce d’être humain qui est au coeur même de l’histoire. 
Le film est, entre autre, une dénonciation du sort réservé aux femmes, particulièrement aux petites filles dans la société traditionnelle chinoise. Supposées être inutiles, les petites filles étaient tout simplement vendues. L’organisation familiale traditionnelle chinoise a toujours été fondée sur l’autorité du père, ce dernier se devait d’avoir une descendance masculine, seul être pouvant perpétuer les traditions ancestrales, ciment de l’unité familiale. Les femmes ont longtemps été asservies et cantonnées aux tâches ménagères, aux soins des enfants, au tissage, etc…
 Lorsque Wang découvre qu’il a adopté une fille au lieu d’un fils, il se sent déshonoré et blessé dans son orgueil, et renvoie la fillette à son statut de femme servante et esclave. 
La Chine moderne a instauré une égalité juridique et formelle entre les hommes et les femmes, mais la politique de l’enfant unique, pratiquée jusqu’à l’année dernière encore, a davantage renforcé le désir des familles d’avoir un enfant de sexe masculin, et d’abandonner voir de supprimer les fillettes. 

     Ce film  est un véritable voyage culturel où l’art du masque et celui de l’Opéra de Sichuan sont mis à l’honneur, mariant constamment illusion et beauté, à travers des masques aussi complexes les uns que les autres avec les somptueux décors et costumes de l’opéra. À noter que celui de Sichuan se démarque de celui de Pékin ou de Shannxi par ses instruments de musique et son maquillage.
Le point fort du film est la présence en permanence des contrastes entre la misère du peuple dont le plus terrible tableau est celui du marché aux enfants et l’opulence des dirigeants ainsi que la richesse du spectacle réservé aux élites face à la simplicité de l’insaisissable spectacle de rue dont le décor tient dans une boite que le vieux Wang transporte sur son dos. 
Deux univers s’affrontent  en permanence: le masculin et le féminin, la célébrité et l’anonymat, la richesse et la pauvreté.  
Mais la leçon, même si elle n’est pas explicitement annoncée est claire: l’art et le peuple s’unissent contre le pouvoir oppresseur. Moins soumis à la censure, donc moins contrôlable, le spectacle de rue témoigne de la vigueur de la sève populaire.

L’art des masques est magique et chaque changement de masque transporte de plus les spectateurs vers un monde de tradition culturelle séculaire.

        Le sujet du film est poignant: comment le vieux maître des masques, parviendra t-il à accepter de transmettre son art à un enfant acheté qui de plus est une fille? Dans une chine ou le poids écrasant de la tradition n’accorde presque pas de place au genre féminin, seul un descendant de sexe masculin était digne de recevoir l’héritage  du Roi des Masques. Ceci est un témoignage de la difficulté de transmettre un art qui représente une part de l’âme de la nation, et risque, en disparaissant, de constituer une perte irrémédiable.
Mais la petite Gouwa, qui a eu le malheur de naître fille, à force de volonté et de persévérance finira par changer son destin et finira par devenir la digne héritière du roi des masques. Peu à peu, elle fait valoir qu’elle est aussi capable qu’un garçon d’être initié à l’art des masques.

       Un petit mot sur le réalisateur, qui par ses jeux de couleurs et de lumières a su transporter les spectateurs dans un monde de contraste et d’émotion. 
Le Roi des Masques est le premier film réalisé par Wu Tianming qui, après plusieurs années d’exil aux Etats-Unis suite aux répressions des manifestations de la place Tian’Anmen, est de retour en Chine. 
Ce n’est pas étonnant pour une oeuvre aussi sensible et symbolique, qu’il ait choisi l’Opéra et les rues de son enfance comme décor. 
Le Roi des Masques n’est pas seulement un film de masques et de costumes tourné seulement pour le plaisir mais témoigne aussi du bonheur du cinéaste à retrouver les villes, les rues, les ambiances et les foules de son pays, ainsi que la beauté des paysages noyés sous la légère brume des bords du fleuve où glisse la jonque du vieux saltimbanque. 
Une succession de  décors et de costumes introduit un véritable jeu de couleurs, un défilé d’images brumeuses ou limpides, sombres ou lumineuses , ternes ou étincelantes, aide le spectateur à comprendre  davantage les péripéties, les pensées et la conscience de chaque personnage.

On peut le lire aussi comme un hommage déguisé à tous les prédécesseurs du réalisateur qui n’ont pas pu exprimer leur talent et dont les oeuvres sont peu connues ou oubliées aujourd'hui. Le film est donc lui-même une subtile parabole sur le cinéma chinois, sur le pouvoir, et sur les rapports entre les dirigeants et le peuple.Plus encore, Le Roi des Masques apparaît comme une allégorie de l’artiste qui se préoccupe de transmettre son art difficilement face au poids de la tradition et au climat politique voire la censure. 

Zoé Sommerard Rasolofo

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